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« iBorderCtrl» ou la sécurité totale

On a l’habitude de parler de la Chine comme le champion des caméras à reconnaissance faciale. La Commission Européenne a mis au point depuis 2016 une technologie dîte de « contrôle intelligent » qui va être testée pendant neuf mois jusqu’à août 2019 sur trois frontières de l’Union Européenne (Grèce, Hongrie, Lettonie) sur la base du volontariat. Elle est financée par le programme européen de recherche et d’innovation Horizon 2020 à hauteur de 4,5 Millions d’euros. Aucune loi nationale ou européenne n’autorisant à l’heure actuelle un tel dispositif, les volontaires à cet essai doivent signer un consentement éclairé. Le projet, « conscient des dimensions éthiques et légales » travaille en « étroite proximité avec un conseiller en éthique »1.

Comme l’explique aussi le site de la Commission Européenne, la procédure se fait en deux étapes. Le voyageur – dûment informé de ses droits et découragé d’entreprendre des activités illégales – remplira d’abord un formulaire en ligne et téléchargera ses documents officiels (passeport, visa, preuves de fonds) avant de répondre devant une webcam à des questions personnalisées. Ses réponses seront analysées par un système « détecteur de mensonges » qui vérifiera si elles sont en adéquation avec les expressions du visage à l’aide de 38 micromouvements indétectables par un être humain. A partir de ces résultats, le voyageur sera dirigé soit vers une file à « bas risque », soit vers une file à « haut risque »2.

Ses opposants lui reprochent son taux d’erreur (le système ne détecterait que 76% des menteurs) ainsi que le risque de répandre des technologies de reconnaissance faciale à caractère racial3. Ces arguments supposent-ils qu’un détecteur de mensonges 100 % fiable et garanti non raciste serait légitime ? Ces objections seraient d’ailleurs en voie de résolution, puisque le système prétend devoir être encore amélioré afin d’atteindre une meilleure fiabilité, et qu’il n’est pas supposé être destiné à la prise de décision mais seulement à être un « indicateur de risque ».

Le risque de quoi ? Lisons plutôt les justifications du projet sur son propre site. Il s’agit, nous dit-on, de simplifier et accélérer les processus de contrôle aux frontières, de diminuer les coûts, d’améliorer la sécurité en combinant différentes technologies, de diminuer l’immigration illégale et les activité criminelles. En effet, explique le site sans la moindre fausse pudeur, « la croissance continue des flux combinée avec la menace croissante d’immigration illégale exercent aujourd’hui une pression considérable aux postes de frontière. Les passages de frontière ralentis entravent la satisfaction des voyageurs, les affaires et le commerce4

Le site précise qu’il s’agit d’un système interdisciplinaire unifié convergeant vers un système global [overall system] comprenant :

1) un détecteur de mensonge automatique ;
2) un module biométrique lisant les empreintes de doigts et de veines ;
3) un outil de reconnaissance faciale ;
4) un outil de vérification des documents officiels ;
5) un outil de détection des humains dissimulés ;
6) un outil d’évaluation du risque aidant à la la décision du garde-frontière ;
7) un outil intégré d’analyse du contrôle des frontières chargé d’analyser l’ensemble des données collectées et d’évaluer l’ensemble du système.

On appréciera l’équivoque de la fin : « En tant que projet de recherche iBorderCtrl vise à élaborer de nouvelles technologies et déterminer si elles ont la capacité d’améliorer la qualité des contrôles de frontière aussi bien pour les voyageurs que pour les garde-frontières, mais ne vise pas à implémenter de nouvelles politiques5. » Cela veut-il dire que les lois qui n’existent pas encore pour encadrer ce système pourraient encore être refusées par les citoyens européens malgré ces investissements considérables ? Ou bien cela veut-il dire au contraire que, en vérité, la politique est déjà faîte, et qu’il ne restera qu’à lui donner un vernis démocratique assorti de grands principes éthiques, pour que ce système devienne légal ?

Qu’on ne croit pas que ce système de contrôle soit seulement réservé aux frontières. Il est destiné à se généraliser au gré des « villes intelligentes » pour assurer une sécurité sans faille. Les caméras intelligentes sont discutées et expérimentées avec les mêmes arguments6. L’ex-ministre de l’intérieur Gérard Collomb justifiait récemment de telles orientations : « L’intelligence artificielle doit permettre, par exemple, de repérer dans la foule des individus au comportement bizarre7. » Peut-être ces systèmes rassureront-ils tous ceux qui sont de plus en plus obnubilés par le terrorisme, l’immigration et la criminalité et qui sont même prêts à devenir des acteurs du systèmes de surveillance « intelligent ». « La « smart city » faisant appel à l’intelligence citoyenne, adaptative et ubiquitaire, nous avons tout intérêt à nous inspirer des modes de gouvernance « bottom-up », où l’information remonte directement du terrain, pour que la « safe city » s’inscrive enfin dans une logique de ville intelligente8. » Car les criminels deviendront évidemment toujours plus inventifs pour déjouer les pièges de la prédiction algorithmique : alors, pourquoi pas, il sera de nécessité publique d’implanter des puces à tout le monde pour assurer notre sécurité – toujours avec notre consentement éclairé.

Notes :

2 Un système intelligent de détection de mensonges resserrera les frontières de l’UE. Smart lie-detection system to tighten EU’s busy borders

3 Harold Grand, « Pourrez-vous passer les contrôles aux frontières ? C’est une intelligence artificielle qui décide », Le Figaro, 07/11/2018, en ligne

4 Le projet iBorderCtrl : « Continuous traffic growth, combined with the increased threat of illegal immigration, is putting nowadays border agencies under considerable pressure. Slow border crossings impact traveller satisfaction, business and trade. »

5 Cadre technique iBorderCtrl : « iBorderCtrl as a research project aims at elaborating new technologies and whether they have the capabilities to enhance the quality of border checks for both travellers and border guards, not at implementing new policies

6 Rapport d’information n° 788 (2015-2016) de MM. François Bonhomme et Jean-Yves Leconte, fait au nom de la commission des lois, déposé le 13 juillet 2016, en ligne

7 Flore Thomasset, « Le ministère fait le bilan d’un an de maintien de l’ordre », La croix, 08/06/2018 en ligne.

8 Flavien Bazenet, Gabriel Périès, « Des citoyens et des caméras « inelligentes » bientôt au service de la sécurité urbaine », La Tribune, 05/12/2017, en ligne.

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