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L’ère de l’écran global et de la subjectivation posthumaine

Une longue tradition lie la naissance de la subjectivité moderne à différents événements, tels que l’impression du premier livre avec la presse typographique de Gutenberg. Le type de subjectivité qui naquit de cette rencontre spirituelle avec ce nouveau dispositif « moderne », le livre, apporta des gestes corporels spécifiques, de nouveaux espaces publics et privés, ainsi que des pratiques jusqu’alors inconnus. Ne devrait-on pas supposer que la rencontre du lecteur moderne avec les classiques de l’Antiquité a changé (bien que les lettres soient identiques) dès lors que le nouveau dispositif permet aux gens de lire dans l’intimité de leur bureau, en prenant des notes privées ?

La tyrannie des écrans postmodernes

De tels changements se produisent autour de nous aujourd’hui avec le développement de nouveaux formats d’information. De nos jours, il est rare que nous transportions des livres avec nous, mais nous ne pouvons nous passer d’un autre type d’appareils, l’écran – de la première heure du matin en guise d’alarme, jusqu’à l’heure du coucher pour regarder la dernière série télé ou la dernière vidéo YouTube sur notre tablette. Ces écrans sont omniprésents, servent à des fins multiples et conditionnent tout ce qui nous entoure, de nos relations sociales à notre accès à l’information, de notre image publique à notre érotisme. Comme Gilles Lipovetsky et Jean Serroy se sont fait un devoir de nous le rappeler, nous vivons à l’ère de l’« écran global », qu’il s’agisse d’écrans géants utilisés lors de grands événements, de panneaux d’affichage à Times Square, Piccadilly Circus ou Callao, ou encore d’écrans portables qui tiennent dans nos poches, nous donnant un accès instantané et universel à l’information et aux contacts désirés.

Quelles nouvelles capacités et quels nouveaux pouvoirs de tels appareils nous offrent-ils? Quelles institutions de sociabilité établissent-ils ?

En cette ère post-littéraire et post-humaine (brièvement décrite par Sloterdijk), il peut être légitime de soulever la question cherchant à savoir quelles nouvelles formes de subjectivation sont causées par les technologies qui ont rendu obsolètes non pas la galaxie Gutenberg, mais la galaxie Marconi qui, selon les théories de McLuhan, est le point final de l’évolution des médias. Quels changements provoquent-elles dans nos facultés ? Quelles nouvelles formes de beauté pourraient-elles apporter ? Quelles formes de paideia se sont dégradées en raison de leur présence ?

L’ère post-écran

L’ère des écrans est là pour rester, du moins jusqu’à ce que le contenu communiqué par ces dispositifs soit un jour canalisé à travers des implants cérébraux, et donc intégrés directement au flux de la conscience. Pour les penseurs qui s’intéressent à l’avenir de l’humain, il est difficile d’exagérer l’impact de ces changements. Il est donc logique de parler, comme plusieurs le font déjà, d’un monde ouvertement post-humain : la présence de ces technologies annonce une nouvelle façon de vivre et d’être dans le monde, qui aurait été inimaginable il y a deux générations à peine. Comme le rapportait Michel Serres lors d’un discours à l’Académie française :

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel être humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale. Il n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus près de la nature ; né sous péridurale et avec une naissance programmée, il ne subit plus la même mort, en raison de soins palliatifs. N’ayant plus le même esprit que ses parents, il acquiert des connaissances différemment [1].

Aucune des caractéristiques qui ont défini l’humain jusqu’à présent ne restera la même. Cela nous oblige à redéfinir nos institutions et nos codes moraux, nos pratiques d’enseignement et nos formes de participation politique, nos standards de beauté et nos idéaux cognitifs, nos formes d’engagement communautaire et nos façons de nous établir en tant qu’individus. En résumé, rien ne sera plus jamais comme avant. Nous devons donc accueillir l’inévitable. Toutefois, nous ne devons pas le faire comme le feraient des faibles d’esprit qui s’abandonnent à la technologie, mais plutôt, comme Walter Benjamin le recommande, comme des spectateurs distants, en accord avec le point de vue matérialiste. Nous ne devons pas oublier que, comme Benjamin l’a enseigné : « il n’y a pas de documents sur la culture [et cela s’applique aussi aux technologies] qui ne soient pas aussi de la barbarie ».

Luis Arenas
Université de Saragosse

Références
[1] Serres, M. (2011). Petite Poucette. Les nouveaux défis de l’éducation. Discours donné le 1er mars à l’Académie française. Tiré le 25 septembre 2013 du www.academie-francaise.fr/petite-poucette-les-nouveaux-defis-de-leducation.

traduction Mathieu Lepage

1 Comment »

  1. Pourquoi tyrannie plutôt que dépendance de l’outil ?
    On aurait parlé dans le passé de tyrannie de l’écrit à l’invention de l’imprimerie ? Peut-être chez les défenseurs de l’obscurantisme.
    Michel Serres avec sa fine tolérance, se pose en observateur et jamais en critique. Joël de Rosnay en sceptique enthousiaste.
    Mais chez l’auteur de l’article il y une espèce de nostalgie qui transpire.
    Et on n’a pas encore fini avec ces média entre le sujet et son entourage, il faudra compter bientôt avec la réalité virtuelle, ses nouvelles informations sur les objets et personnes rencontrés et sur leur transformation, interprétation et mode de communication.
    Demain je pourrai aller en Chine et tout savoir sur une personne que je croise et communiquer avec elle chacun dans sa langue.
    Ces phrases séduisantes sur la culture et la barbarie ne sont qu’un exemple particulier de l’ambivalence de toute action humaine
    « Il n’y a pas des expressions d’amour qui ne soient pas aussi de possession ».
    « Il n’y a pas des expressions de la générosité qui ne soient pas aussi de l’égoïsme».
    « Il n’y a pas des expressions d’héroïsme qui ne soient pas aussi de l’individualisme».
    La rhétorique permet tout dire, surtout là où il y a ambiguïté, conflit, ambivalence ou dichotomie. C’est le propre de l’humain.
    Et la relation avec l’Autre, avec ou sans écran, l’est.

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