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Arrivée du transhumanisme en France : d’un accueil mitigé à son institutionnalisation

Les nouveaux concepts culturels naissant outre-Atlantique mettent bien souvent du temps pour s’inscrire dans le paysage culturel français, et ce, malgré la fin des barrières géographiques induites par la démocratisation d’Internet.

Une forte typologie s’esquisse parmi les pays occidentaux en ce qui concerne l’appréhension du mouvement transhumaniste avec d’une part les pays anglo-saxons, avec en-tête les Etats-Unis, puis le Royaume Unis et les pays du Commonwealth, marqués par un fort activisme, et de l’autre, le reste des pays occidentaux où l’impact du transhumanisme reste encore minoritaire, ce mouvement y étant encore bien souvent considéré comme un fantasme infantile.

Si l’anglais, langue officielle du transhumanisme, permet au courant de rapidement se développer dans l’ensemble du monde anglo-saxon, il devient a contrario un facteur déjouant à la faveur de l’expansion du mouvement, notamment en France, pays classé bon dernier en ce qui concerne la maîtrise de la langue de Shakespeare. Les sites internet, blogs, magazines et périodiques vont malgré tout permettre au mouvement transhumaniste de se diffuser progressivement, en attirant l’oreille de certains curieux de l’Hexagone, et de susciter de nouvelles vocations, les évolutions techniques finissant par attiser les mêmes spéculations transhumanistes chez certains individus français.

La Spirale, un webzine ayant rejoint la toile Internet dans les années 1995, est l’un des premiers en France à donner un espace d’expression aux transhumanistes. Spécialisé dans les contre-cultures numériques, le site donne ainsi la parole à de hauts représentants de la culture technofuturiste tels Timothy Leary, Natasha Vita More ou encore son mari, Max More. Si le site ne concerne qu’une minorité d’intéresser passionnés par les questions de la contre-culture numérique naissante, il se positionne malgré tout en premier en relais des idées transhumanistes et extropiennes toutes droites venues des Etats-Unis, avant même la création de la World Transhumanist Association et offre l’avantage de proposer tous ses textes traduits en français.

Aux alentours des années 2002-2003, un collectif anonyme, les Mutants, fondé par Peggy Sastres et Charles Müller, deux journalistes scientifiques, fait son apparition sur la toile Internet. Il représente alors la première forme d’un mouvement transhumaniste naissant en France. Les Mutants mènent une activité strictement en ligne et le site est animé par des individus se sentant à l’aise avec les idées venues du monde anglo-saxon. Peggy Sastres, doctorante en philosophie, militante pour un « féminisme hédoniste », se fait la grande promotrice de l’ectogenèse, une technique médicale consistant à développer un embryon ou un foetus humain hors du corps humain par le biais d’un utérus artificiel, alliant ainsi post-sexualisme et impératif hédoniste pearcien.

Les nombreux textes postés sur leur site, en faisant la promotion d’un droit à la « mutation », annoncent une humanité entrant dans une nouvelle phase de l’évolution. Les membres du réseau ambitionnent une prise en main de leur destin évolutif et reprennent une partie des thèmes transhumanistes tout en les inscrivants dans un registre tragique, cynique et narcissique, loin de l’optimisme initial du courant américain.

Bien que le réseau des Mutants entretiennent des liens avec les extropiens et les transhumanistes nord-américains, leurs revendications se portent avant tout sur la modification biologique de l’humain, abordant peu la question de l’hybridité homme- machine et écartant notamment la thèse de l’uploading considérée comme irréaliste au vu des connaissances actuelles.

Au cours de la vie du réseau des Mutants, deux cents personnes vont s’inscrire au forum, dont une vingtaine réellement active. Les profils rencontrés sont variés, beaucoup de ses membres se revendiquent de formation philosophique, scientifique ou de l’ingénierie, et on peut alors retrouver des personnalités telles que Rémi Sussan, journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies, ou encore Yves Michaud, philosophe français. Tous ne soutiennent pas les déclarations faites sur le site, mais beaucoup sont des curieux de ces nouveaux mouvements enfantés par la progression technologique.

Les réactions des visiteurs du site des Mutants sont extrêmes, tantôt marquées par un enthousiasme débordant, tantôt haineuses, assimilant les Mutants à une secte ou à des délires infantiles. Il faut dire que l’atmosphère régnant sur le site est toute particulière : entre nihilisme et ultralibéralisme, à l’image de ce que fut le mouvement extropien, le collectif en vient à prôner parfois un eugénisme radical et élitiste. Les nombreuses controverses suscitées par le réseau tendent à rendre difficiles l’assurance d’une légitimité fiable et les discordes entre les membres du groupe se multiplient. En 2007, le réseau des Mutants prend fin et le site est gelé, l’ensemble de son contenu restant cependant encore disponible en ligne. Cependant, les polémiques ont l’avantage d’avoir produit un effet de visibilité, et l’accumulation des textes et des analyses permet de porter les idées de la « mutation » à un public de plus en plus intéressé par le travail des Mutants. Le défaut de ce collectif, glorifiant avant tout le chaos, reste sûrement celui d’avoir prôné des pensées trop radicales pour être écouté et accepté en France sans conflits, et de n’avoir su, par ailleurs, quitter la seule activité en ligne pour se constituer de manière structurelle.

S’inscrivant dans un premier temps de façon marginale, le transhumanisme ne connaît alors toujours pas de vitrine institutionnelle en France. Certaines personnes créent des plates-formes de temps en temps, abordant la question, beaucoup discutent de ce sujet sur les forums ou rejoignent directement les associations anglo-saxonnes à la source. Si les groupements qui se sont développés jusqu’alors ont mis fin à leurs activités, la création par d’anciens membres de la liste de diffusion des Mutants, au début des années 2010, de l’Association française transhumaniste, reconnue par la WTA, permet au mouvement de prendre une dimension plus officielle dans le paysage français. À la fin de l’année 2007, une première liste de diffusion, destinée aux individus désireux d’échanger leurs idées sur la question du transhumanisme, est créée à l’initiative de Stéphane Gouanari, 27 ans, étudiant en Risk Management, et Alberto Masala, 31 ans, philosophe italien de la Sorbonne. Très vite s’affirme la volonté de créer une association transhumaniste française, afin de proposer au mouvement français émergeant une assise institutionnelle lui offrant une plus grande visibilité et des possibilités d’action élargies. En 2010, celle-ci voit le jour sous l’impulsion de Marc Roux, son président. Association régie par la loi du 1er juillet 1901 et le décret du 16 août 1901, elle s’intitule Association Française Transhumaniste : Technoprog! (AFT) et se donne pour objectif d’initier, en France, une réflexion sur le transhumanisme et d’en faire la promotion sur le territoire français en diffusant :

« Les thématiques et les questionnements relatifs aux technologies susceptibles d’améliorer et de prolonger la vie des individus et de l’espèce humaine. L’association se propose de promouvoir ces technologies, liées notamment au fonctionnement corporel et aux conditions de vie, aussi bien dans les domaines scientifiques, philosophiques, artistiques, etc« .

Extrait du Mémoire : le transhumanisme en France, Manon DEBOISE, Université Paul Cézanne – Aix-Marseille III, Institut d’études politiques – Année 2011/2012

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