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Littérature: Nous autres, d’Eugène Zamiatine ou la pensée critique d’un humanisme technique

Dans les premières années qui ont suivi la révolution russe, précisément en 1920-21, Eugène Zamiatine (1884-1937) écrit Nous autres, roman d’anticipation politique publié pour la première fois 4 ans plus tard, mais en langue anglaise. Le texte ne sera accessible au lecteur russe qu’en 1988 alors que l’Union soviétique est agonisante. Nous autres n’est donc pas une œuvre récente. Elle présente cependant l’avantage de précéder nombre de classique du genre, et de s’offrir ainsi en référence pour une meilleur intelligence des procédés sous-tendant les récits ultérieurs d’autres auteurs. En effet, le texte de Zamiatine est souvent présenté comme la source d’inspiration de chefs-d’oeuvre, tels, Le Meilleur des mondes (1932), 1984 (1949) ou Un bonheur insoutenable (1970), ayant à leur tour fait école. Mais Nous autres surpasse tout : il place l’humain au coeur d’une machine terrifiante, déshumanisée, sans espoir de salut.

Cette fiction, adoptant la forme du journal intime, décrit la société du XXXe siècle, soumise à l’État Unique gouverné par le Bienfaiteur, comme pour mieux dénoncer le contexte sociopolitique torturant Zamiatine, sa pensée et son écriture. Dans ce monde imaginaire, chaque individu, réduit à un numéro, est condamné au bonheur d’État. D-503, personnage principal et narrateur, rend compte d’un système scientifiquement établi conduisant à une forme d’humanisme technique. Destiné à ceux qui connaissent encore « l’état sauvage de la liberté », le carnet qu’il tient, intégralement livré au lecteur, est supposé faire l’éloge de l’État Unique afin de les « soumettre au joug bienfaisant de la raison » et « de les forcer à être heureux ».

Le roman montre la puissance d’un système quasiment imperturbable qui administre sa logique de fond, s’immisçant dans la conscience de chaque être, de façon à garantir l’absolu respect de ses principes. Nous autres témoigne d’une telle emprise idéologique, finalement négatrice de la personne. Chaque entité humaine est débarrassée de toute capacité auto-réflexive et de tout potentiel critique, afin de ne pas remettre en cause ce qui est présenté comme la vérité vraie et unique. Le doute, amenant le questionnement, puis le jugement de l’ordre établi, doit être proscrit pour prévenir le développement de consciences individuelles promptes à déconsidérer, notamment par la promotion de l’imagination, la primauté de la victoire du « total sur l’unité ».

Les rapports possibles entre littérature, art, science d’une part, et politique d’autre part, placés au coeur du roman, participent du contexte historique l’accueillant. Au delà de la dimension annonciatrice de Nous autres, son épaisseur critique invite à rendre intelligible les traductions idéologique, sociétale et individuelle de cet humanisme technique, finalement décrit par le narrateur qui, s’il est au nombre de ses adeptes, en subit au final, il est vrai sur fond de rédemption, les redoutables fondements.

Extrait de : Collection Eidôlon « Fictions d’anticipation politique » Michel Prat et Alain Sebbah, Presses universitaires de Bordeaux, nov. 2006 n° 73

Au sein de l’État Unique, la soumission arithmétique apporte le bonheur et le Bienfaiteur sait comment garder son peuple dans « l’obéissance absolue et extatique, dans le manque idéal de liberté. » (p. 18) Au-delà du Mur Vert, tout n’est que confusion et il fait bon vivre dans « la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. » (p. 16)

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