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Les humains, ces «transhumains»? Le débat interdit par Franck Damour

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Des implantation de puces électroniques sous la peau ont été organisées à Paris le samedi 13 juin dernier, relance le débat sur le transhumanisme. Pour Franck Damour les termes de celui-ci sont biaisés.


Agrégé d’histoire et directeur de la revue Nunc, Franck Damour est également essayiste. Son dernier ouvrage, La tentation transhumaniste, est paru aux éditions Salvator en février 2015.


Depuis quelques mois, l’évolution du traitement du transhumanisme dans les médias est assez édifiante. Après une réaction inquiète ou méprisante pour cette idéologie futuriste -qui entend favoriser l’avènement d’une humanité nouvelle par la modification technologique accélérée de son corps et de son esprit-, les principales thèses du transhumanisme sont peu à peu considérées comme devant être discutées. Cette évolution est positive car il faut, en effet, débattre du et avec le transhumanisme! Ne pas laisser cette idéologie seule dessiner notre avenir, comme cela semble être le cas pour des acteurs de la nouvelle économie aux confins du numérique et du biologique qui, de la Californie aux rives de l’Asie, rêvent de faire de l’homme un être immortel ou à tout le moins de «tuer la mort».

Mais ce débat doit se tenir dans le cadre des règles de pensée communes, et non dans le cadre des règles de pensée du transhumanisme. Or, certaines thèses du transhumanisme s’installent peu à peu dans le langage commun par la mise en place d’un forçage des mots qui génère un forçage du raisonnement. Je voudrais prendre deux exemples.

«L’homme déjà transhumain»

De plus en plus, circule l’idée que nous sommes déjà des transhumains car, en portant des lunettes, des pacemakers, en prenant des médicaments pour réguler notre humeur, etc, nous utilisons des technologies qui transforment nos corps. Il n’y aurait pas lieu de craindre le transhumanisme car au fond, depuis l’invention des premiers outils, l’homme aurait toujours été transhumain. Les anthropologues nous montrent bien les métamorphoses du corps humain depuis son redressement vertical, la libération du pouce, l’évolution de la forme de son crâne, etc. Si telle est l’idée, pourquoi inventer un nouveau terme? Pourquoi qualifier de «transhumain» ce qui est si «humain»?

Une première hypothèse est que cela permet de proposer un récit qui donne sens aux considérables investissements financiers dans certains secteurs du développement technologique. Le transhumanisme joue le rôle de storytelling pour offrir à des entreprises un discours qui donne sens à leur travail, pour mobiliser les crédits publics, peut-être pour séduire des consommateurs en leur proposant un avenir radieux et, sans doute, guérir le vague-à-l’âme d’entrepreneurs devenus milliardaires et qui se demandent «pour quoi faire?»… .

Il est une autre hypothèse, bien plus inquiétante : en procédant ainsi, les transhumanistes utilisent une stratégie linguistique maintes fois éprouvée, celle de renommer l’ancien pour mieux faire accepter l’inédit. Poser le débat dans ces termes signifie que la transgression du transhumanisme n’en est pas une. Cette stratégie rejoint d’ailleurs celle qui, dans leurs argumentaires, leur fait se trouver dans le passé des prédécesseurs, comme Pic de la Mirandole ou Francis Bacon, non sans déformer leur pensée par ailleurs. Qu’il soit rhétorique ou linguistique, il s’agit d’un forçage des termes qui fausse le débat. Comment discuter de la transgression transhumaniste si elle avance masquée? En effet, si on définit comme étant «transhumain» tout usage de la technologie, alors la moindre critique du transhumanisme devient une critique de la technologie et, partant, de l’humain.

«L’augmentation de l’humain»

Ce forçage en rejoint un autre, de plus en plus fréquent, avec la formule «augmentation de l’humain» -en anglais «human enhancement». Cette formulation est de plus en plus reprise, sans en mesurer le raccourci implicite qui engage celui qui parle: car il s’agit d’augmenter «les capacités» de l’humain, et non d’augmenter l’humain lui-même. Cela va sans dire, me répondrez-vous. Seulement, je ne crois pas que cela aille sans le dire car, de le dire ou non, cela n’a pas le même sens. «Augmenter l’humain» implique une certaine conception de l’humain, réduit à l’addition de ses capacités et de ses compétences. «Augmenter l’humain» véhicule une vision quantitative de l’humain qu’il serait possible d’évaluer, de mesurer, de bigdatater… Certes, le transhumanisme ne fait que caricaturer ce que nos systèmes politique, économique et scolaire font de plus en plus en passant leur temps à évaluer les compétences et à oublier la personne qui leur donne sens. Non, l’humain ne peut pas être «augmenté». Seules ses capacités peuvent l’être. Le transhumanisme n’entend pas seulement soutenir l’usage de la technologie par l’homme, il entend remplacer la vie humaine par la croissance technologique, en laissant croire qu’avoir ou pouvoir plus permettra d’être plus.

Cette vision me semble contaminer d’autres usages linguistiques, au-delà du transhumanisme comme la distinction entre l’«augmentation» et la «réparation» de l’humain. Poser ainsi le débat réduit la pensée à une alternative qui n’est pas si large qu’il pourrait sembler. Peut-on passer sans perte du soin à la réparation de l’humain? Réparer ou soigner, est-ce la même chose? Tenir tout acte médical pour une réparation est un glissement vers une conception de l’homme comme agrégat, somme, quantité, et non comme qualité d’être.

Ces forçages font de l’identification de l’humain au «transhumain» un a priori de toute discussion sur le transhumanisme. Entrer dans ce jeu fait de quiconque avancerait des arguments contraires au transhumanisme un technophobe et un anti-humain. Déjà, Humanity +, la fédération transhumaniste mondiale, défend l’idée que la «liberté morphologique» de chacun -entendez le droit de chacun d’utiliser, sans aucune restriction, les technologies pour transformer son corps- devienne un droit fondamental. Et que toute discussion de ce «droit» soit une attitude «technophobe» et donc discriminatoire. On mesure aisément comment ce type d’argument peut être utilisé par des industriels et des scientifiques soucieux de s’émanciper des lois de bioéthique et de tout contrôle par la loi ou l’État de leur action.

Alors, débattons du et avec le transhumanisme, mais débattons en pensant aux mots utilisés. Le transhumanisme, comme toute idéologie, entend transformer notre vision du monde et de nous-même pour nous faire accepter son projet social et politique. Et changer le sens des mots est la première chose que fait une idéologie pour changer une vision du monde… Peut-être sommes-nous appelés à devenir transhumain, peut-être devons-nous choisir de le devenir, mais dire que nous sommes déjà transhumains fausse le débat et empêche de choisir. Par contre, nous serons à coup sûr transhumanistes si nous disons le monde avec les mots de l’idéologie transhumaniste. Il faut en prendre conscience pour débattre – en toute liberté de raison – de notre avenir.

FIGAROVOX/ANALYSE Par Franck Damour le 23/06/2015

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