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Le transhumanisme est-il un humanisme ?

Le transhumanisme considérant l’amélioration par la transformation individuelle, conduit-il à une impasse en se concentrant sur l’individu ? Le transhumain n’ouvre-t-il pas la voix à l’inhumain ? Et surtout, le transhumanisme est-il un humanisme ? Rappelons qu’on désigne par humanisme toute pensée qui met au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l’être humain. L’humanisme repose sur la capacité à déterminer le bien et le mal en se fondant sur des qualités humaines universelles, en particulier la rationalité. C’est l’affirmation de la dignité et de la valeur de tous les individus. C’est la raison pour laquelle on peut douter du caractère humaniste du transhumanisme qui apparaît plutôt comme une démarche élitiste, égoïste et narcissique.

Élitiste, parce que les transformations prévues sur le corps ou le cerveau sont réservées à quelques privilégiés disposant de moyens financiers, leur permettant d’intégrer de nouvelles capacités ou de subir des modifications.

Égoïste, parce que tout ce qui vient de la nature doit retourner à la nature. Dans tous les aspects de l’évolution, on constate que la vie et la mort sont indissociables et indispensables l’une à l’autre.

Narcissique parce que la quête d’immortalité risque de conduire à un monde de conflit entre les jeunes générations et les anciennes en compétition pour l’accès aux ressources et au pouvoir. On verrait surgir la suprématie des surhommes sur les sous-hommes, des Alphas sur les Gammas…Si la tentation de la domination d’une caste sur une autre et de l’eugénisme ne sont jamais loin, on se doit de respecter les avancées transhumanistes car elles peuvent mener, grâce à une réflexion philosophique critique et constructive, à repousser les limites du corps humain, à allonger l’espérance de vie et contribuer à une évolution humaine et sociétale positive. Bénéficiant, grâce aux NBIC d’une symbiose entre biologie-mécanique-électronique et numérique

En effet, avec les progrès de la biologie et du numérique, la frontière entre humains, mécanique et électronique disparaît progressivement. Grâce à la neurobiologie synthétique, l’Homme peut entrer en symbiose de plus en plus étroite avec les machines numériques et tirer un bénéfice de sa complémentarité avec les robots et l’intelligence artificielle. Déjà, les objets connectés dans l’écosystème numérique (IOT ou l’Internet des objets) agissent en étroite symbiose avec les humains. Ils créent ainsi un macro-organisme planétaire qui a ses fonctionnalités propres dans sa capacité à traiter les informations.

J’ai décrit cette hybridation de plus en plus étroite, entre les êtres humains et les machines numériques, dans « L’Homme symbiotique » (Seuil, 1995). J’appelais ce macro-organisme planétaire, le « Cybionte », produit du mariage de la cybernétique et de la biologie. Une hypothèse aujourd’hui partagée par des scientifiques et philosophes de la complexité, notamment dans le cadre du Global Brain Institute (GBI). Il n’y était pas question de l’avènement de cyborg, d’homme bionique ou de Superman, mais bien d’un humain, « symbiotique », relié à un macro-organisme planétaire construit de l’intérieur, dont nous constituerions les cellules et les neurones

Une autre voie est possible, l’hyperhumanisme

C’est à ce stade que l’intelligence artificielle peut aider à ouvrir une autre voie. Une voie qui permettrait de dépasser le caractère individualiste, élitiste ou égoïste des promoteurs du transhumanisme, c’est-à-dire de considérer l’intégration des humains et leur symbiose plutôt que leur transformation individuelle.

Imaginons que l’espèce humaine parvienne à faire un saut quantitatif et qualitatif, au-delà du transhumanisme, vers ce que j’appellerai l’hyperhumanisme. Au-delà d’une « philosophie » qui se concentre exclusivement sur l’individu et semble dénier à la collectivité les capacités d’évoluer en complémentarité et en symbiose avec les machines numériques et l’intelligence artificielle, c’est, au contraire, vers la symbiose intégrée et collective que doit se diriger l’humanité. Et c’est là tout le défi que devront relever les Terriens du IIIème millénaire.

Le Cybionte a commencé à vivre en symbiose avec nous : nous lui sous-traitons déjà des problèmes d’une très grande complexité (météorologie, opérations boursières, trafic routier…) que nos cerveaux et nos ordinateurs individuels sont incapables de traiter en temps réel. Cette symbiose Homme/Cybionte va se développer à une vitesse exponentielle faisant de nous, par une sorte de transmutation, des mutants d’un nouvel âge, ou plutôt des transmutants. Il ne s’agit pas de devenir des transhumains, mais des suprahumains pour entrer dans l’âge de l’hyper-humanisme plutôt que dans celui du transhumanisme. Les caractères humains pourraient être encore plus développés et encore plus humains que ne l’a produit l’évolution.

De telles lois existent dans la nature. On les appelle les lois d’intégration différentiation. Dans le corps humain, un globule rouge, un globule blanc ou une cellule de foie sont beaucoup plus « elles-mêmes » que dans une boîte de pétri surnageant dans un milieu nutritif posée sur la paillasse d’un laboratoire. Notre corps est constitué de 6000 milliards de cellules, mille fois plus que d’êtres humains sur la planète. L’ensemble de nos cellules et des microbes utiles que nous hébergeons en symbiose (le microbiome), constitue un méta-génome que les chercheurs sont en train de décrypter. Chaque cellule du corps, chaque microbe du microbiome représente toutes les fonctionnalités que leur permet leur génome et son expression au sein d’une société ou d’un écosystème intégré, beaucoup plus efficacement que s’ils étaient isolés.

Ce parallèle montre qu’une symbiose conduisant à l’hyper humanisme pourrait développer d’autres dimensions du cerveau aujourd’hui occultées ou inhibées par la concurrence, la compétition, la nécessité de survie dans un monde parfois hostile et organisé pour la survie de l’individu plutôt que la coopération, la solidarité, l’altruisme et le partage.

Une sorte d’immortalité virtuelle

Alors que beaucoup craignaient la banalisation de l’Homme, intégré à un plus grand que lui dans le cadre d’une étroite symbiose, ce serait au contraire l’hyperhumanité et l’hyper-humanisme qui prendraient le pas sur l’Homme asservi ou dominé. Il est possible que des sentiments comme la fraternité, l’altruisme, la volonté d’aide, d’empathie, de respect et de solidarité… se développent d’une manière que nous n’imaginons pas encore.

Le capital d’idées et de connaissances accumulé au fil des millénaires par l’humanité pourrait être légué aux nouvelles générations et offrir à chacun une sorte d’immortalité virtuelle. Ainsi, il ne s’agit plus de viser l’immortalité biologique, comme en rêvent les transhumanistes, mais d’atteindre l’immortalité virtuelle en faisant en sorte que l’humanité dans son ensemble, l’hyperhumanité, bénéficie pratiquement en temps réel de toutes les innovations et créations, fruit des activités et réflexions des êtres humains connectés à cette intelligence collective, point ultime du développement de la complexité et de la conscience vers lequel se dirige l’univers. Un point Oméga, plutôt qu’un point de Singularité.

Tribune tirée d’une conférences faite sur « L’utopie de transhumanisme » au GODF (Grand Orient de France) le 3 février 2015.

Par Joël de Rosnay, Scientifique

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