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Quand Paul Valéry testait l’IA

Les effets des techniques futuristes qui pourraient menacer, prédisent certains, notre présence sur terre ont déjà été expérimentés en littérature. Il en est ainsi de Monsieur Teste, personnage en quête d’une surhumaine intelligence

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Qui aura prêté attention à leur cri d’alarme, un peu noyé dans l’actualité tourmentée de ce début d’année? Et pourtant, ce n’est pas tous les jours que des savants plus qu’éminents prennent peur du progrès scientifique et mettent en garde contre son évolution inquiétante, allant jusqu’à prédire la fin possible de l’humanité telle que nous la connaissons.

Selon un appel signé aux États-Unis par une série de personnalités du monde des sciences, le perfectionnement inéluctable de l’intelligence artificielle pourrait finir par nous prendre de court et condamner les hommes à l’obsolescence. On pourrait bien sûr ironiser : qui sait ce qu’il restera de l’humanité d’ici là et si, à tout prendre, il ne serait pas préférable au fond que l’intelligence artificielle passe aux commandes?

Ceux qui regretteraient déjà de ne pas pouvoir assister à ce drôle d’avenir, forcément un peu lointain, se consoleront peut-être si on leur dit que l’expérience en a déjà été faite, à peu de chose près, et qu’ils pourraient – pourquoi pas – la rééditer sur eux-mêmes.

Quelqu’un a essayé de se faire «intelligence artificielle» avant tout le monde, au mépris du développement de la cybernétique. Un certain Teste, dont le nom ne dira sans doute pas grand-chose aux intéressés du domaine, car c’est l’histoire littéraire qui a retenu son nom. Il est né en effet sous la plume de Valéry, ou plutôt dans sa tête, il y a plus d’un siècle. Mais qu’on ne s’y trompe pas. A sa manière, le personnage a vraiment existé : il tire sa substance des interrogations de son créateur, qui a «testé» à travers lui les possibilités inexplorées de l’esprit humain, pour repousser ses frontières toujours un peu plus loin. En rêvant Monsieur Teste, Valéry a voulu exorciser une tendance qui le hantait : devenir parfaite intelligence, en substituant aux habitudes intellectuelles ou aux réflexes émotifs une patiente et méthodique exploration du réel par la pensée, de la pensée par elle-même. Quitte à se retrancher de la vie ordinaire et du contact des autres hommes. Quitte aussi à chasser le moi hors de sa place en démasquant les illusions de l’esprit, qui nous font croire être «quelqu’un». C’est sans doute pour appuyer la frêle existence de son personnage que Valéry le flanque souvent d’un acolyte – ami, comparse ou témoin –, tantôt complice de ses audaces, tantôt désarçonné par elles. Qui le rattache au reste des hommes et prouve qu’un certain Teste a bel et bien existé (le comble pour un être de fiction).

L’auteur est parfois allé chercher simplement ce témoin au fond de lui-même, au risque de prêter sa propre voix aux «divagations» de M. Teste et de se confondre dangereusement avec lui. Il n’est pas peu paradoxal que cette étrange création ait poursuivi Valéry sa vie durant – comme un remords? une tentation récurrente? –, alors même qu’il avait renoncé à lui ressembler, préférant confier désormais ses explorations mentales à la distance analytique des Cahiers.

D’une décennie à l’autre, on voit Teste changer de forme, passer du statut de personnage à celui d’effort de pensée fictif, qu’on attribuerait à un autre que soi. Il reste toujours empreint des mêmes inquiétudes. Celle qu’un beau jour l’esprit tranche définitivement les amarres et reste seul maître à bord, pas très loin de la folie. Ou qu’il succombe banalement à la faiblesse du corps, sous les assauts de ce monde extérieur vis-à-vis duquel il s’est édifié en rival. Éprouvant dans les deux cas la fragilité presque absurde de ses ambitions. Préoccupations qui, rassurons-nous, ne devraient pas toucher les machines intelligentes destinées à nous succéder.

le temps.ch – Gauthier Ambrus

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