Skip to content

Transhumanisme : l’homme peut s’effacer

La révolution technologique en cours à Palo Alto menace les fondamentaux de l’humanité : un débat tout sauf scientifique, prévient Gaspard Koenig.

Si par quelque évé­ne­ment dont nous pou­vons tout au plus pres­sen­tir la pos­si­bi­li­té, mais dont nous ne connais­sons pour l’ins­tant en­core ni la forme ni la pro­messe, [les dis­po­si­tions fon­da­men­tales du sa­voir] bas­cu­laient, comme le fit au tour­nant du XVIIIe siècle le sol de la pen­sée clas­sique – alors on peut bien pa­rier que l’homme s’ef­fa­ce­rait, comme à la li­mite de la mer un vi­sage de sable. Voi­là la sombre pré­dic­tion lan­cée par Mi­chel Fou­cault en 1966 dans la cé­lèbre conclu­sion de son livre « Les mots et les choses ».

Et si cet évé­ne­ment, c’était la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique ve­nue des ga­rages de Pa­lo Al­to ? Le dé­ve­lop­pe­ment fou­droyant des tech­no­lo­gies NBIC (na­no et bio­tech­no­lo­gies, in­for­ma­tique, sciences cog­ni­tives) ouvre la pers­pec­tive d’une ère nou­velle, où l’homme 1.0 que nous connais­sons cé­de­ra la place à un com­po­sé de neu­rones et de si­li­cium. Le pas­sage du Web au mo­bile nous fait en­trer dans un stade su­pé­rieur de l’hy­per­-con­nexion, où la vie se com­man­de­ra – et se par­ta­ge­ra – du bout du pouce, sur l’écran d’une ta­blette. Au­tant de pro­messes in­ouïes d’im­mor­ta­li­té et d’abon­dance ; au­tant de me­naces sans pré­cé­dent de do­mi­na­tion et d’alié­na­tion.

L’homme peut s’ef­fa­cer parce que l’or­ga­nisme lui-même va pro­gres­si­ve­ment perdre ses li­mites phy­siques. Ray Kurz­weil, gou­rou du trans­hu­ma­nisme et in­gé­nieur en chef de Google, pré­voit dans son der­nier livre, « How to Create a Mind » (2012), qu’au­tour de 2030 des élé­ments élec­tro­niques de la taille d’un glo­bule pour­ront s’in­tro­duire dans le corps pour ef­fec­tuer des mi­cro-opé­ra­tions de soins, de rem­pla­ce­ment ou d’aug­men­ta­tion. Peu à peu, gra­duel­le­ment, nous nous ha­bi­tue­rons à cette in­tri­ca­tion du bio­lo­gique et du non-bio­lo­gique, au point que la conscience elle-même pour­rait un jour être trans­fé­rable, down­loa­dable.

L’homme peut s’ef­fa­cer parce que le droit de dis­po­ser d’une sphère pri­vée, pour­tant ins­crit dans la Dé­cla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme, est re­mis en ques­tion par l’idéo­lo­gie de la trans­pa­rence. Au-de­là du nou­vel ha­bi­tus so­cial de la mise à nu ap­pa­raît en ef­fet une exi­gence plus fon­da­men­tale, fon­dée sur le constat que la pri­va­cy est créa­trice d’ex­ter­na­li­tés né­ga­tives pour le groupe. Comment pour­rais-je re­fu­ser de com­mu­ni­quer mes don­nées de san­té alors que je bé­né­fi­cie de l’in­no­va­tion mé­di­cale ? Comment ose­rais-je re­je­ter la géo­lo­ca­li­sa­tion alors que celle des autres me per­met­tra de rou­ler dans une ville sans em­bou­teillages ?

L’homme peut s’ef­fa­cer parce que, en abo­lis­sant l’échange mar­chand au pro­fit du couple don/gra­tui­té, en sub­sti­tuant à la no­tion de pro­prié­té celle d’usage, l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive laisse l’Ho­mo oe­co­no­mi­cus dé­pouillé de toute ca­pa­ci­té de ré­sis­tance et de né­go­cia­tion. La contre­par­tie de la gra­tui­té, c’est le vol des don­nées, ma­tière pre­mière de l’éco­no­mie nu­mé­rique. La contre­par­tie de la ro­bo­ti­sa­tion, c’est la fin de l’em­ploi sa­la­rié et la pré­ca­ri­sa­tion des classes moyennes. La contre­par­tie du par­tage, c’est la dé­pen­dance vis-à-vis de pla­te­formes tou­jours plus puis­santes et mo­no­po­lis­tiques.

L’homme peut s’effacer parce que le citoyen sera dilué dans la « démocratie liquide », ce rêve participatif qui remplace la volonté générale par la volonté de tous, pour reprendre la distinction de Rousseau. Corollairement, la souveraineté populaire devient caduque et l’Etat, impuissant.

La combinaison du transhumanisme et du big data.

Le Point

8 Comments »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :