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La fabrique du transhumanisme : mirage de l’économie 2.0

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » François Rabelais, Pantagruel, 1542, chap. VIII

Ruine de l’âme et de l’homme… Il y a infiniment plus dérangeant, dans le registre des curiosités modernes, que le transgenre, c’est le transhumain. Le transgenre est un homme qui se cherche, le transhumain, un homme qui se perd. La journaliste Corine Lesnes, auteure d’un article récent sur le sujet dans le supplément culture du Monde, définit ainsi la philosophie transhumaniste : « Un jour, l’homme ne sera plus un mammifère. » Le transhumain est une créature dénaturée qui mécanise la part encore vivante d’elle-même pour décupler ses capacités déclinantes ou altérées et se rendre à terme immortelle. Le transhumanisme se développe dans un contexte d’effondrement du vivant qui trouve son origine dans l’avènement, il y a deux siècles et demi, au sein des sociétés humaines, d’une économie vampirique : le capitalisme. À l’heure où nous commençons à voir, à l’échelle de tout le globe, en quels abîmes nous précipite la courbe exponentielle du progrès technique, le transhumanisme prend le parti non pas de freiner mais d’accélérer la chute en parlant de nous élever au rang de dieux. Par la faute de l’homme, la source unique de vie dans l’univers (jusqu’à preuve du contraire) se tarit, y compris en l’homme, mais l’homme aspire encore à régner, dût-il, mort à lui-même, régner sur un monde mort.

Le transhumanisme promeut l’homme bionique, l’homme « augmenté », l’homme-cyborg, pour faire pièce (si j’ose dire) à l’androïde façon Z6PO ou, mieux, « hubot » (cf. la série Real Humans). Le transhumaniste est un diable animé de bonnes intentions. Il financera le perfectionnement de l’intelligence artificielle sans y mettre de bornes, jusqu’à ce qu’elle prenne conscience d’elle-même (et alors elle nous surclassera). Comme il veut sauver les apparences de l’humanité, il cherchera parallèlement à perfectionner l’homme par tous les moyens, génétiques, électroniques et mécaniques. En faisant croire qu’il n’est de solution que technique aux maux de l’humanité, le transhumaniste donne un second souffle à un capitalisme moribond. C’est ce dernier qu’il « augmente », et non l’homme. La courbe du progrès technique, fléchage pavlovien pour peuples déboussolés et garantie de profits continus, ne doit surtout pas s’infléchir. La démesure dans un domaine ne peut se soigner que par la démesure dans un autre domaine. Si la technologie devient indispensable à l’homme, il ne faudra pas s’étonner que la technologie, quelque jour prochain, trouve l’homme dispensable. Voilà où nous en sommes, à peine sortis de la préhistoire : déjà au bord de l’extinction.

Le pire est que le transhumanisme est un totalitarisme doux qui, depuis une dizaine d’années, a débordé largement le cadre de la culture geek et du roman d’anticipation pour s’imposer à nous de la manière la plus « naturelle » du monde, à travers les gadgets du quotidiens, devenus extensions de nous-mêmes, qui seront des prothèses demain, des implants après-demain. Le premier propagandiste du transhumanisme est la société Google, comme aime à le rappeler Laurent Alexandre, chirurgien, expert en nouvelles technologies et intelligence artificielle, président de DNA Vision, société spécialisée dans le séquençage du génome humain, et accessoirement fondateur de Doctissimo.fr. Larry Page, cofondateur de Google, expliquait récemment que 9 emplois sur 10 sont menacés à brève échéance par l’automatisation des tâches. Google est leader mondial dans le développement de la robotique utilitaire et a investi massivement dans une myriade de start-ups biotechnologiques comme CALICO qui se sont donné pour objectif d’« euthanasier la mort ». Bill Gates, technophile modéré, prophétise la disparition des infirmières d’ici 2030-2035. Le même s’alarme de voir qu’il n’y a quasiment aucun débat sur les problèmes éthiques posés par l’intelligence artificielle. Le premier colloque sérieux sur le transhumanisme en France s’est tenu en novembre 2014.

Entretemps, la technique aura suivi sa courbe ascensionnelle, indifférente aux soubresauts du scrupule qui agitent la conscience des rares humanistes du monde savant. Le premier séquençage de l’ADN date de 2003 et depuis, on a séquencé des millions d’ADN. Le coût du séquençage a été divisé par 3 millions en 10 ans. En 31 ans, la puissance des serveurs informatiques a été multipliée par 1 milliard. Le neurone, qui existe depuis 550 millions d’années, est en passe d’être dépassé par le transistor, né il y a à peine 60 ans. Actuellement, la fabrication d’une enzyme capable de modifier vos chromosomes  ne coûte que 11 $. Quant à l’homme bionique, il existe déjà, puisqu’en 2013, un cœur artificiel a été implanté pour la première fois sur un homme. 100 % des Français, paraît-il, sont favorables au développement des cœurs artificiels. Personne ne s’interroge sur les implications profondes de cette remarquable « première ». Pourvu qu’on souffre moins, qu’on cesse de vieillir et de mourir, on serait prêts à accepter toutes les formes d’artificialisation du vivant, comme on accepte l’artificialisation des terres arables, sur lesquelles les promoteurs font pousser leurs temples de la consommation et du loisir.

Bientôt, dès demain peut-être, grâce aux imprimantes 3D qui mettent en transe le ludion Jeremy Rifkin, le transhumain pourra s’artificialiser lui-même, à domicile. Mirage de l’autoproduction ! Comme elle fait rêver, cette imprimante 3D ! Les bricoleurs du dimanche se pâment et tous ceux qui ne savent pas quoi faire de leurs mains et maîtrisent mal l’outil informatique (90 % des gens) s’imaginent déjà en « créatifs », même si le travail de conception est fait par d’autres et le travail de production par la machine elle-même. Philippe Bihouix, dans L’Âge des low tech (Paris, Le Seuil, « Anthropocène », 2014), montre bien quelles sont les limites de ce nouveau gadget qui prétend résoudre en aval, du reste en l’amplifiant, un problème qu’il conviendrait de résoudre en amont : celui de la complexification des procédures de production, qui a pour corollaires la mort des savoir-faire simples et la perte de la maîtrise des outils de production. L’imprimante 3D, qu’elle soit un bien personnel ou un bien prêté ou loué par un Fab Lab (FABrication LABoratory), ne révolutionne en rien les modes de production et ajoute même un étage à l’édifice compliqué de l’économie industrielle en tant que collectivisation de l’impuissance. L’imprimante 3D étant incapable de s’imprimer elle-même, il faut bien une usine et même plusieurs pour en fabriquer tous les composants, ainsi que des mains pour les assembler. Ils sont peu nombreux ceux qui disposent des matériaux et du savoir technique pour s’en fabriquer une eux-mêmes. Par ailleurs, il faut des usines chimiques bien traditionnelles et bien polluantes pour élaborer le polymère thermoplastique qui est utilisé par les modèles standards accessibles au commun des mortels. Il existe des modèles qui travaillent l’aluminium, le titane ou l’acier inox en portant le métal à la température de fusion, mais ils sont inabordables et dépendent de l’industrie métallurgique. Une imprimante 3D n’est pas une petite unité de production industrielle. Les produits « monomatériaux » qu’elle imprime ne sont pas usinés. Son procédé est additif (elle dépose une couche après l’autre), alors que le procédé industriel est soustractif (filetage, perçage, découpage). Enfin, si par aventure vous parveniez à concevoir et à imprimer plusieurs parties de l’objet complexe utile qui vous intéresse (une prothèse bon marché pour handicapé, par exemple, et non une prothèse pour homme augmenté), la charge du montage vous reviendrait de toute façon. En attendant, impossible à l’heure actuelle d’imprimer un bon vieux clou.

L’imprimante 3D peut d’ores et déjà être remisée dans le cimetière des gadgétoïdes du transhumanisme béat qui en dénoncent la péremption prochaine. Les transhumanistes et leurs détracteurs pensent qu’on a déjà atteint le point de bascule. Erreur ! Comme très souvent, la sottise humaine est rappelée à l’ordre par ce qu’elle foule aux pieds : la nature. Lesdits gadgétoïdes du transhumanisme engloutissent des ressources non renouvelables ou mal recyclables (la faute aux alliages complexes et aux insuffisances irrémédiables, deuxième principe de la thermodynamique oblige, de l’industrie du recyclage[*]). L’artificialisation de l’être humain bute sur cette limite physique. Les premières applications industrielles des nanotechnologies versent dans le ridicule. Pour chasser les mauvaises odeurs des chaussettes, des ingénieurs ont eu cette idée géniale, assurément digne de l’eurêka d’Archimède, de mêler au tissu des nanoparticules d’argent, un métal réputé antiseptique et antibactérien. Impossible de récupérer des nanoparticules d’argent. C’est de l’argent (mal)proprement jeté par les fenêtres. L’économie 2.0 ne verra pas le jour, du moins pas pour la majorité des hommes, qui devra faire face, dans les années qui viennent, à la pénurie de tout ce sur quoi la civilisation capitaliste s’est construite. L’avenir n’est pas au surhomme artificialisé mais à l’homme décroissant, et tels que nous sommes partis, cette décroissance ne sera pas un choix de société mais un retour de bâton plutôt sévère et peut-être définitif.

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[*] Le recyclage du nickel, aisément repérable dans l’acier inox par exemple, coûte très cher. De plus, seulement 55 % de cet alliage mis en circulation se retrouve en filière de recyclage. De fait, au bout de trois cycles de recyclage, on a perdu 80 % de la ressource nickel initiale. Or, le nickel est ce qui se recycle le mieux. En effet, le pourcentage de récupération habituel des petits métaux, i.e. des métaux courants, est généralement de l’ordre de 25 %. Quant aux alliages complexes dont sont faits les aciers spéciaux, qui intègrent des métaux moins courants, ils sont quasiment irrécupérables : il faudrait trop d’énergie pour casser les chaînes atomiques et désamalgamer les métaux de base. Aussi finissent-ils, pour une grande partie d’entre eux, comme armatures pour le béton armé dès après leur première utilisation. De même, il est impossible, à moins d’y consacrer des quantités colossales d’énergie, de désamalgamer les métaux rares entrant dans la composition des puces et des circuits microélectroniques de nos appareils high tech (sans parler des monstres éoliens dont les aimants des génératrices réclament des terres rares comme le néodyme ou le dysprosium).

blog mediapart Bertrand ROUZIES

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