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Facebook ouvre des fonctions post mortem

Facebook a mis en place jeudi 1er février une fonctionnalité permettant de désigner un « légataire » qui, une fois le détenteur du compte décédé, peut prendre en charge sa gestion. Ainsi, la mémoire du disparu peut continuer d’être perpétuée sur les réseaux.
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La mort numérique est désormais prise en charge par Facebook

Atlantico : Quand on sait que selon la CNIL un profil Facebook sur cent est celui d’une personne décédée (donc en tout, 130 millions), quels enjeux la vie numérique après la mort comporte-t-elle ?Michaël Dandrieux : Dans notre monde des vivants, nous « marchons » sur des morts : le problème dont nous parlons ne se pose pas vis-à-vis de ces morts, mais de nous-mêmes, les vivants, qui sommes taraudés par la question de la disparition, des corps, de la perpétuation, etc. Sur la période 1997-2003 environ, nous avions l’illusion que le web était un espace de vie uniquement empli d’énergie libidinale où nous trouverions toutes les promesses de recommencement. Par inertie, internet devient un lieu sur lequel s’exercent aussi les puissances destructrices.En 2001, un chercheur nommé Federico Casalegno, qui aujourd’hui dirige un laboratoire au MIT, a rendu un travail commencé en 1997 sur la transmission de la mémoire. Constatant que beaucoup d’informations transitaient pas internet, il a anticipé leur accumulation, leur institutionnalisation, leur perpétuation, puis la nécessité de les transmettre ou de les abandonner. C’est toute la question que se posent les vivant face à la mort : que gardons-nous de la personne disparue, à quoi avons-nous le droit d’accéder, et que jetons-nous ?

Twitter se contente de désactiver un compte sur présentation d’un certificat de décès de la part de l’exécuteur testamentaire, alors que Facebook apporte la possibilité de créer une sorte de mémorial, c’est-à-dire une image des morts créée par les vivants. Facebook a donc très intelligemment récupéré la figure de la mort pour recréer de la relation autour du deuil, de l’honneur, de la nostalgie, etc.
Outre Twitter et Facebook, quels sont les autres enjeux qui se présentent à nous ?

Ces enjeux sont immenses dès lors que nous avons à l’esprit la définition du deuil. Il s’agit pour la famille, la communauté et plus largement la société d’apprendre à laisser partir quelque chose ou quelqu’un : cela est très douloureux lors d’une rupture par exemple, mais aussi lorsqu’une mort par surprise se produit. La nature nous aide, car le corps physique est en proie au processus de décrépitude : ce qui relevait de la quotidienneté – un ton de voix, des attitudes…– part avec le corps. Et au fur et à mesure que la personne est mangée par la terre ou qu’elle est incinérée, ces traces-là ne se perpétuent pas. Elles peuvent éventuellement persister au travers d’interprétations permises par des photographies, des vidéos, des lettres. Mais cela restait jusqu’ici fort limité. Avec notre société numérique, émerge une volonté compulsive de garder le plus de traces possible, à l’instar de films de science-fiction comme Transcendance, où la personne est « uploadée » dans un ordinateur. Nous n’en sommes pas là, mais une question se pose tout de même : comment faisons-nous pour laisser partir la personne si une grande partie de ce qu’elle était nous reste accessible ? Et plus terrible encore : comment accepter qu’elle s’en aille, si son corps n’est plus seulement physique ?

Nous avons longtemps imaginé que le corps se résumait à de la chair, mais dès lors que le corps est étendu, c’est-à-dire qu’il se perpétue dans nos productions, nos photographies en ligne, notre voix enregistrée, etc. il devient très difficile d’évaluer à partir de quel moment nous laissons partir la personne. Des gens continuent d’engager des conversations avec des morts via leur compte Facebook, en leur faisant part de ce qu’ils ont fait, de ce que la personne a raté… Cela se faisait aussi sur Myspace : lorsque ce réseau social a disparu, des « mémoriaux numériques » ont disparu. Le corps étendu de certaines personnes disparues a été aspiré par le trépas économique de Myspace.
Cela veut-il dire que nous ne sommes plus armés comme avant pour laisser partir les personnes décédées ?

La technique n’a fait que révéler une pratique ancienne : la discussion que l’on pouvait avoir avec un mort soit au travers de la prière, soit au travers d’une forme de folie, rebascule dans le domaine social et redevient un système d’échange entre les vivants. Le mémorial Facebook devient un lieu social, ce qui est précisément la fonction de la célébration eucharistique de l’Église. La désaffection de l’Église étant ce qu’elle est aujourd’hui, le besoin de converser avec les morts réapparaît sous de nouvelles formes. Mais en réalité, les vivants conversent entre eux, utilisant le mort comme un prétexte à la communication.

Qu’est-ce que cette innovation de Facebook dit de notre « moi » numérique ? Cela ne prouve-t-il pas que, même de notre vivant, notre identité numérique existe indépendamment de notre identité réelle, avec toutes les déformations que cela implique ?L’identité numérique est sans doute ce qui donne l’illusion la plus proche de la réalité d’une communication avec la personne, car cette identité est complexe. Dans le film « Her », l’ordinateur exprime le désir de mieux connaître le héros, et pour cela lui demande un accès à ses photos, ses données sur les réseaux sociaux, pour apprendre qui il est. Cette complexité des identités en ligne permet d’espérer se rapprocher un peu plus de ce qu’était la personne de son vivant.Par ailleurs, Facebook a eu du succès grâce au contrôle social qu’il a pris sur les identités. Sur Myspace, les utilisateurs utilisaient des pseudos, et postaient des photos relatives à leurs centres d’intérêt. Au moment où Facebook a permis de tagger les photos, des utilisateurs ont pu commencer à poster des photos dans lesquelles nous apparaissions, et à préciser qu’il s’agissait de nous. Cela nous a obligé à accepter le fait que nous n’apparaissions pas selon ce que nous voulions être, mais également au travers de la perception que les autres ont de nous. Le « moi » numérique n’est donc pas seulement curé, au sens où nous lui faisons raconter ce que nous voulons, il est aussi en prise avec ce que les autres disent de nous. C’est ainsi qu’il acquiert de la complexité, plusieurs facettes. Le légataire, en ayant accès au compte Facebook de la personne décédée, peut se dire qu’il va découvrir des aspects secrets de sa personnalité, et faire un travail comparable à celui d’un biographe. Avec internet et les réseaux, chacun étant devenu en quelque sorte auteur, chacun de nos amis peut devenir notre biographe.

Sur le plan pratique, a-t-on réfléchi au devenir des mails et des données laissées derrière elle par la personne décédée ?

C’est la première fois que nous comme confrontés à cette situation. Le testament, qui existe depuis longtemps, consistait à organiser la délégation de l’héritage. A l’approche de la mort on s’asseyait autour d’une table, et l’on précisait si l’on voulait que ses lettres soient brulées, ce qu’il devait advenir de ses biens, etc. Aujourd’hui, tout est éparpillé, au point que plus personne n’est capable de dire très exactement où se trouvent toutes les choses qui touchent à leur vie. Les mails, les pages Facebook, les textos… nous sommes bien en peine de dire ce que les autres pourraient en faire, car jusqu’ici il y a eu très peu de biographies de personnalités se basant sur leurs échanges numériques. Ces questions sont actuellement traitées par une équipe de chercheurs du MIT, mais nous sommes toujours dans l’expectative de leurs conclusions.

source atlantico

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