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« En France, on est effrayé par le transhumanisme »

À l’occasion du colloque international Transvision, organisé fin novembre à Paris, Usbek & Rica a rencontré l’américaine Natasha Vita-More, artiste, designer et professeur à l’Université de la Singularité. L’occasion d’échanger avec elle sur Humanity +, l’organisation transhumaniste qu’elle préside.Quand on s’intéresse de près au transhumanisme, on connaît forcément Natasha Vita-More. Esprit brillant dans un corps bodybuildé, elle est l’épouse de Max More, philosophe transhumaniste et apôtre de la cryogénisation qui considère que « la mort n’existe pas » (voir Usbek & Rica n°14). Il y a deux ans, l’Américaine avait déjà répondu à nos questions, mais par mail et sur un autre sujet qui lui tient à cœur : l’avenir de la sexualité. Depuis le temps qu’on lui tournait autour, il était donc temps de la rencontrer enfin « pour de vrai » afin d’en savoir plus sur sa vision du mouvement transhumaniste et sur l’organisme qu’elle dirige. Entre deux conférences du colloque Transvision, dans le cadre duquel elle est intervenue, elle a pris le temps de nous parler d’immortalité, des twittos et de… Simone de Beauvoir.

En France, on connaît mal l’organisme Humanity +. Quelle est sa mission exactement ?

Humanity + est une organisation à but non lucratif qui fournit le savoir et les informations les plus fiables possibles sur la question du transhumanisme. Nous avons créé des branches dans plusieurs pays pour traduire nos travaux, nous organisons des conférences et nous publions également un magazine en ligne (hplusmagazine.com). On s’adresse à toutes les personnes curieuses de savoir où va la science, comment nos existences sont en train d’être bouleversées par la technologie et de quelle manière on peut s’adapter à ces changements de la façon la plus intelligente possible. Le transhumanisme, c’est une vision du monde, un projet philosophique. On ne cherche pas du tout à imposer une vision du monde, à dire aux gens comment ils doivent penser et agir, mais simplement à élargir l’accès à des sources de première main. Car il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, c’est compliqué d’accéder à des informations fiables. Souvent, les idées et les informations sont déformées quand elles parviennent jusqu’à vous. En général, pour s’informer, les gens passent par des médias orientés politiquement, ou alors quelqu’un leur parle « d’un article dans lequel quelqu’un aurait dit telle ou telle chose »… C’est aussi pour cette raison que j’ai édité The Transhumanist Reader (John Wiley & Sons, 2013), un ouvrage qui rassemble tous les écrits de référence sur la question du transhumanisme.

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« Pourquoi voudrais-je être immortelle ? »

Ce travail de pédagogie est-il vraiment indispensable ?

Bien entendu. On l’a encore bien vu lors de ce colloque à Paris : les gens ont toujours tendance à catégoriser, à ranger les transhumanistes dans telle ou telle boîte. Vous êtes bien placé pour le savoir : les journalistes préfèrent toujours les phrases chocs, du genre « Les transhumanistes veulent devenir immortels »… Sauf que je ne crois pas en l’immortalité. Pourquoi voudrais-je être immortelle ? Avec l’immortalité, il n’y a pas d’issue… C’est comme dans Huis clos, la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre (dont le titre anglais est No Exit, Ndlr). Ce serait merveilleux de pouvoir choisir quand est-ce qu’on souhaite mourir, au lieu de subir ce moment. L’idée de mort serait alors totalement redéfinie…

Pourquoi le transhumanisme est-il si difficile à cerner ?

Parce que c’est un concept encore neuf historiquement et surtout transdisciplinaire : on fait se rencontrer différents domaines de recherche pour partager le savoir et bâtir le futur. Il y donc encore beaucoup de pédagogie à faire. Mais nous vivons à l’âge de Twitter et du zapping : les gens ne prennent pas toujours le temps de lire. Or, apprendre, ça se travaille, c’est une démarche exigeante ! Tiens, ça pourrait être mon prochain projet : mettre au point une formule pédagogique permettant de comprendre le transhumanisme de façon immédiate et ludique : « Le transhumanisme pour les twittos », en quelque sorte… (rires)

« Le Japon n’a pas peur du transhumanisme. La Chine, pas vraiment »

Vous faites des conférences un peu partout dans le monde. Est-ce que vous avez le sentiment que le transhumanisme fait plus peur en France que dans d’autres pays ?

Oui, ce n’est pas faux. Le Japon n’a pas peur du transhumanisme. La Chine, pas vraiment. L’Allemagne ? Avant c’était le cas, mais plus maintenant. Les Pays-Bas et l’Angleterre, ça ne leur pose pas de problèmes. Par contre, en France et en Italie, le sentiment de peur est plus évident, les gens sont assez effrayés par le transhumanisme. D’ailleurs, je me souviens qu’il y a quelques années de cela, j’avais donné une conférence à l’Académie des Beaux-Arts de Milan. J’avais demandé aux étudiants jusqu’à quel âge ils souhaitaient vivre et il m’avaient tous répondu : « Jusqu’à 30 ou 40 ans. » Personne dans la salle ne voulait vivre à plus de 50 ans, alors que j’avais déjà plus de 50 ans à cette époque… Tout ça pour dire que quand on est très jeune, on n’a pas peur de mourir et un cinquantenaire vous paraît très vieux alors que ça n’est pas le cas. Tout est relatif.

Primo Posthuman, le concept de corps humain du futur conçu par Natasha Vita-More pour répondre au problème de la dégradation cellulaire.

« Les films hollywoodiens donnent envie de revenir à l’âge des cavernes »

Ça veut dire quoi ? Que la France et l’Italie sont des pays traditionnellement plus conservateurs ?

Non, les Français ne sont pas conservateurs. Même vos dirigeants politiques ont des maîtresses… (rires). Les Français ont même une approche de la sensualité et de la sexualité plutôt exemplaire, c’est en tout cas l’image qu’on a d’eux à travers le monde. Catherine Deneuve, Simone de Beauvoir, Montparnasse, Montmartre… L’histoire française est incroyable : c’est d’abord la beauté de la joie de vivre. Quand elle a écrit Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir n’était pas du tout préoccupée par le vieillissement, les machines ou la technologie. Je pense plutôt que cette peur est apparue à l’ère postmoderne, en réaction à l’industrialisation et aux découvertes scientifiques incroyables faites en matière de génétique, de biologie moléculaire, d’impression 3D, etc. Et puis, il faut reconnaître que la science-fiction n’a pas aidé à rassurer les esprits avec ses représentations dystopiques du futur. La plupart des films hollywoodiens donnent vraiment envie de revenir à l’âge des cavernes…

Est-il vrai que vous avez reçu plusieurs parlementaires français aux États-Unis pour échanger avec eux sur les enjeux du transhumanisme ?

Oui, tout à fait. Deux parlementaires m’ont questionnée notamment sur ce que je pensais de l’augmentation du cerveau. Je leur ai donc dit ce que j’en pensais, à savoir qu’il s’agit en quelque sorte d’un circuit électrique, que nos neurones forment un système mécanique, que des millions de connexions s’établissent à chaque instant pour former cette abstraction qu’on nomme « l’esprit ». Et qu’on peut tout à fait envisager de faire de l’engineering de notre cerveau. Bon, l’un des deux parlementaires a été très choqué par mes propos. C’en était même un peu gênant…

Propos recueillis par Fabien Benoit

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